Deux jours

Enchaîné deux jours étranges : un dimanche doux commencé par un brunch dans le 15ème avec des anciens camarades de la promo strasbourgeoise d’Y.

Ils travaillent au Mouv’, RFI, au Figaro.

On échange sur nos médias respectifs tout en dégustant des toasts au bacon et en s’extasiant de l’emplacement de cet appartement : un 7ème étage qui donne sur une forêt de toits de zinc mansardé. Le lieu me fait penser au nid parisien de Leeloolène. Je soupire un peu en pensant à notre nouvel appartement, son rez-de-chaussée, sa déco rétro et ses nombreux travaux. Et si je ne l’aimais pas ? Si je ne me faisais pas à cette vie là-bas ?

Ensuite, j’ai pris le métro, remonté toute la ligne 12 pour me rendre chez M. dans le 18ème. Là, m’ont rejoint une crew de copines, femmes, mères. Ensemble, nous avons accompli un blessingway digne de ce nom, entrecoupé de nombreux fous-rires qui n’auraient peut-être pas plu aux adeptes américaines de ce rituel indien. J’avais besoin de ce moment à part d’échange avec des personnes bienveillantes.

Revenue à l’appartement, je ne suis pas allée à la soirée de lancement de mon magazine ami, parce que toutes ces émotions m’avaient vidées.

Couchée à 21h30, j’ai du m’endormir 10 minutes après.

Le lendemain, je me suis levée tôt, après une nuit entrecoupée – situation banale en cette fin de grossesse. J’avais une grande mission. Récupérer ma petite sœur qui sortait d’un Eurostar après 10 mois à faire le tour de l’Australie.

Arrivée bien trop tôt, j’ai pu lire la presse concurrente : Famili, 9 mois et poireauter 20 minutes, le temps qu'une centaine de passagers s’extraient du train franco-britannique. J’ai vu passer un DJ un peu perdu, des femmes bien habillées, des financiers de la City, mais pas de petite sœur.

Panique.

Je parcoure la gare.

Monte et descend les escaliers.

Interroge le personnel.

Évidemment, L. n’a pas de portable, je ne sais même pas si elle a vraiment réussi à aller à Londres. Peut-être est-elle toujours à Kuala Lumpur... mais enfermée dans une geôle, ou pire, droguée dans un bordel. Mon imagination s’emballe.  

Je décide d’attendre une heure de plus, des fois qu’elle aurait juste raté son train.

Bien m’en a pris : elle était dans le suivant.

Nous nous sommes tombées dans les bras, en larmes.

Puis je l’ai ramenée chez moi.

Et j’avoue que sur la suite, je ne suis pas fière de moi : après l’avoir écouté me parler de son trip, j’ai joué le rôle que j’ai toujours eu auprès d’elle : la maman terrible. Je l’interroge sur ses ambitions, ce qu’elle veut faire plus tard. Je pense que j’espérais qu’elle revienne moins ado, plus adulte, et je récupère une punk à chien de 21 ans– si-si crâne rasé d’un côté, crête d’iroquois et grande dread sur le devant- plus gamine que jamais. Elle ne veut pas qu’on lui « prenne la tête avec ça » ne veut pas « être coincée dans un métier » se voit bien « faire le tour de France avec son chien cette année et jongler pour arriver à manger ».

Je sais qu’elle en rajoute pour me faire sortir de mes gonds.

Je sais que je devrais me montrer solidaire de cette petite sœur qui, si elle ne sait toujours pas quoi faire depuis qu’elle est sortie du lycée (trois ans déjà !) ne reste pas forcément inactive et enchaîne des petits boulots souvent ingrats et sous payés. Je la trouve courageuse dans le fond et je l’aime, bien évidemment.

Mais au lieu de me calmer, de l’écouter, j’enchaîne les remarques ironiques, la blesse.

Elle me tacle, hargneuse.

Au bout d’un moment, je n’ai qu’une envie : m’enfuir ou la passer par la fenêtre.

Heureusement, nous partons rejoindre mon père, arrivé de Lyon, qui nous attend dans le nouvel appartement. A eux deux, il vont décoller les moches papiers peints.

Ce qui est infiniment gentil de leur part à tous deux.

Le soir, ils viennent manger à la maison.

Je prépare des lasagnes, fuit la conversation.

Quand ils sont partis, je parle avec Y. qui a finit par rentrer.

Je pleurniche devant mon comportement de mère hystérique, m’inquiète de ce que je pourrais faire subir à ma propre fille si je fais déjà ça avec ma sœur, et ne sais pas comment assumer la journée de demain, où L. sera sûrement encore plus sur la défensive maintenant qu’elle sait que je n’ai pas changé en une année.

Cette nuit, je réfléchis encore.

A notre relation, ma peur constante pour elle, son avenir, ses amis, ses passe-temps.

Y. est plus mesuré : il m’explique qu’elle n’a pas «rien fait » pendant un an : elle a visité un continent, a vécu de petits boulots -et de mendicité certes-, mais que cette expérience, loin de toute contrainte, peu de jeunes s’autorisent à la vivre. Que c’est normal d’avoir peur d’une vie « dans les clous » quand on n’a pas trouvé sa voie.

Je repense à ses mots et j’essaye de ne plus m’en faire.

D’envisager la journée de demain sous de meilleurs hospices, en m’excusant par exemple.

Mais je dois dire que je ne suis vraiment, vraiment pas fière de moi !

Pourquoi est ce qu'on fait ainsi du mal aux gens qu'on aime?

 

Commentaires

1. Le mardi, 5 octobre 2010, 08:37 par Arkadia

Dernière phrase ....grande question!
Je suis une spécialiste, dure avec ceux que j'aime parallèlement je fais d'énormes cadeaux cadeaux à des gens qui n'en valent pas le coup.
J'ai tellement mis en pratique ces concepts que je me suis faite avoir il y a qq mois, la vie de famille a bien failli être détruite.
Pas vraiment de réponse mais avec l'expérience désormais je fais attention.

2. Le mardi, 5 octobre 2010, 09:39 par Leeloolène

Quel billet intense !! Un commentaire ne suffirait pas pour rebondir sur tous les points. Il nous faudrait une belle soirée de discussion avec nos tisanes... (ah si j'étais à Paris ces jours-ci, pour toi, pour frérot...)
Pour L., j'ai envie de te dire... souviens-toi de toi à un certain âge et de qui tu es devenue aujourd'hui. L'un n'a pas empêché l'autre. Non ? Et puis imagine comme ta vie aujourd'hui 'bien rangée'... propriétaire, future jeune maman, casée, en CDI, dans les beaux quartiers doit lui faire "horreur" et provoque donc chez elle, évidemment des réactions épidermiques.
Ne t'inquiète pas... elle aussi va se ranger un jour... mettre peut être plus de temps à se "poser", mais la chahuter ne fera évidemment que la braquer. Laisse-là t'aider pour l'appart... te raconter l'Australie, le pays, les paysages plutôt que ses errances... C'est là-dessus que vous trouverez une forme d'harmonie... pas dans son mode de vie ou le tien.
Oh que c'est facile à dire... et que je comprends et imagine ta "colère" de la voir ainsi.

Et alors, pourquoi on fait du mal aux gens que l'on aime... ça, pour le coup, j'aimerai avoir une réponse à t'apporter. Je me ferai peut être moins de nœuds au cerveau ces temps-ci ;)

Plein plein de bisous !

3. Le mardi, 5 octobre 2010, 09:52 par Leeloolène

Ah et pour compléter, non ! Tu dois être fière de toi !! Car une "mauvaise" sœur n'aurait pas mis tant de cœur et d'émotions dans sa relation à sa petite sœur. Ne se serait pas tant tourmentée à quelques jours de son accouchement... Tu n'aurais même pas discuté avec elle, accueillie à son retour de tour du monde... ou même prêté attention à sa condition et sa colère contre le monde, contre elle-même qu'elle matérialise par ses errances...
Donc oui, tu peux être fière de cet amour que tu as pour elle. Il faut juste réussir à le canaliser et le matérialiser dans une relation différente. Car concrètement... il faudra encore du temps avant que vous ne vous accordiez sur vos modes de vie !

J'ai toujours pensé que la colère est le plus noble des sentiments. Car au fond celui qui fait le plus souffrir et celui à l'origine de toute avancée "positive".

4. Le mardi, 5 octobre 2010, 12:19 par Marloute

Arkadia et Leeloolène : je ne m'attendais pas à vos réponses aussi rassurantes que censées! Voilà qui me rassure pas mal et m'aide pour les jours qui vont arriver!

5. Le mardi, 5 octobre 2010, 20:25 par captaine lili

C'est ta peur qui s'est exprimée... Tu le sais donc tu peux lui expliquer, t'excuser... et trouver ce terrain commun et neutre où vous pouvez vous trouver, comme le dit bien mieux que moi Leeloolène...

(je n'arrive vraiment pas à imaginer ta petite sœur ainsi...)

6. Le mardi, 5 octobre 2010, 20:36 par Valérie de Haute Savoie

C'est tout de même super pour ta soeur ce voyage. Elle en fera quelque chose dans son futur. Et puis n'oublie pas que tu es bourrée d'hormones qui te mettent les nerfs à vif. C'est pareil à la ménopause :D. Il suffit de re-la-ti-vi-ser. Elle a un bagage culturel qui de toute façon l'aidera à retomber sur ses pattes.