La lettre d'amour

A quatre patte dans une pièce grenier, je tiens une lampe torche entre les dents et m’acharne sur l’adhésif d’un carton. J’ai promis à ma tante de chercher sa poupée mannequin, un modèle des années 50, « Barbie Hôtesse de l’air ». Je me souviens de cette Barbie, d'une beauté prétentieuse, quand j’étais petite. Je me souviens aussi qu’avec mes sœurs, nous l’avions vite mise au pas et habillée en Cendrillon, pour qu’elle s’adapte à nos propres Barbies, qui n’avaient ni sac "Air France", ni rouge à ongles sur les orteils.

Dans le grenier, il y a des cartons partout. Beaucoup, beaucoup de jouets. Des habits de poupées, des peluches, des horreurs en plastique, des dessins, des légos, des déguisements, des cahiers de classe. Arrivée au dernier carton de la pièce, je trouve enfin la mallette vernie qui doit renfermer la Précieuse. La voilà. Elle porte un horrible blouson en skai fluo et une culotte. Sa permanent est aplatie. Mais elle est entière. Ma tante fera le nécessaire pour lui refaire une beauté. Je commence à ranger les cartons ouverts, quand soudain, mon œil est attiré par un tas de lettres.
Je reconnais la boite.
Ce sont des lettres que j’ai reçues.
Ce sont des mots d’amour, des papiers de déclarations, ce sont des feuilles simples grands carreaux où quelqu’un me fait des louanges. Je dépose la lampe torche, ouvre une première lettre. Celui-là est un amoureux transi, qui m’avait même offert un bijou. La deuxième est un dessin, d’un autre amoureux. Celui-ci est un petit papier plié en mille morceaux, un papier noirci au crayon, un papier qui a traversé la classe pour arriver jusqu’à moi, transmis par un amoureux courageux, s’il s’était fait prendre par un professeur. D'autres lettres, glissées dans ma boite aux lettre, envoyées chez mes parents....Je tire du paquet une carte postale. C’est mon amoureux d’avant l’an 2000. Celui avec qui je croyais faire ma vie, celui avec qui j’ai fait un enfant, que je n’ai pas gardé. Cet amoureux-là m’écris des mots que j’avais oubliés. Des mots sur mes capacités, sur mon avenir, sur ce que je lui apporte, sur le bonheur que nous vivons. Je m’étonne de ces mots, je m’étonne de cet amour oublié, qui était pourtant si fort. Plus tard dans la soirée, je repenserais à ses mots. Je pense aussi à Ronsard, aux « Amours », au temps qui passe et fuit, pour le meilleur et pour le pire.

Je vous envoie un bouquet

Je vous envoie un bouquet que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanouies,
Qui ne les eut à ce vêpres cueillies
Chutes à terre elles fussent demain.

Cela vous soit un exemple certain
Que vos beautés bien qu'elles soient fleuries
En peu de temps cherront toutes flétries
Et comme fleur périront tout soudain.

Le temps s'en va, le, temps s'en va, ma Dame,
Las ! le temps non, mais nous, nous en allons,
Et tôt seront étendus sous la lame,

Et des amours desquelles nous parlons,
Quand seront morts, n'en sera plus nouvelle,
Pour ce, aimez-moi cependant qu'êtes belle.
Pierre de Ronsard, Amour de Marie, 1555.

Commentaires

1. Le jeudi, 24 avril 2008, 02:18 par Moukmouk

Ronsard, c'est quand même mieux que :"viens chez moi qu'on tire un coup!"

2. Le jeudi, 24 avril 2008, 09:47 par Marloute

Bien d'accord.

3. Le jeudi, 24 avril 2008, 10:44 par clem

Ronsard et ses mises en garde contre le temps qui flétrit les beautés. Je l'ai lu jeune et en garde un souvenir marquant : depuis que je suis en âge (et dans la possibilité) d avoir des amourettes, je ne suis pas devenue une belle salope, dieu merci, mais j ai su me donner à temps.

4. Le jeudi, 24 avril 2008, 10:56 par Marloute

Je l'ai étudié en lettres, et Ronsard m'a surprise. je croyais que c'était un vieillard libidineux, c'est un maitre de stylistique...

5. Le vendredi, 25 avril 2008, 02:02 par Oxygene

Il avait raison Ronsard. A quoi bon perdre du temps alors qu'il s'enfuit si vite ?